CHAPITRE VIII
Le lendemain matin, nous nous attelâmes, Nicolas et moi, à la tâche difficile d’écrire à Mademoiselle de Foliange une lettre qui satisfît à ses volontés mais qui fût assez bien tournée pour ne froisser point ses délicatesses. Comme avait si bien dit Nicolas, il était pour le moins « inhabituel » qu’une demoiselle de bon lieu, fut-elle orpheline, demandât de soi la main d’un gentilhomme, et la belle n’ignorant pas l’audace de sa démarche, il était probable qu’elle éprouvait meshui quelque vergogne à l’avoir accomplie et pourrait bien, si les termes de notre lettre lui déplaisaient, rejeter la demande en mariage qu’elle avait elle-même sollicitée.
Nicolas, qui, débordant depuis la veille de l’amour le plus fou, n’avait pas dormi une minute dans la nuit écoulée, eût désiré écrire une lettre qui exprimât les puissants transports dont il était troublé. Mais je le mis en garde contre une chaleur d’expression qui brûlait trop cavalièrement les étapes et tenait la chose pour faite, alors que Mademoiselle de Foliange possédait encore le pouvoir de dire non.
N’étant pas sans finesse, Nicolas entendit mon propos, et nous nous mîmes d’accord, approchant nos deux têtes, pour écrire une lettre qui fût ni trop froide ni trop brûlante. De lui-même, Nicolas trouva un moyen très adroit pour ménager les susceptibilités de Mademoiselle de Foliange. Reprenant à son compte la demande de mariage dont il était l’objet, Nicolas priait humblement la belle de lui accorder sa main (alors qu’elle était déjà dans la sienne), arguant qu’un « oui » par écrit lui était nécessaire pour convaincre le cardinal de bailler à Mademoiselle de Foliange un sauf-conduit qui lui permît d’être admise dans le camp royal.
La Providence veillait sans doute avec bienveillance sur ces naissantes amours car, un mois plus tard, cette lettre, porteuse du destin de deux personnes, ne fût pas parvenue à son destinataire, le cardinal ayant décidé d’interrompre tout courrier entre le camp et La Rochelle, estimant que, malgré la vigilance des censeurs, des informations dommageables à nos armes pouvaient être glissées à mots couverts ou convenus dans les lettres les plus anodines.
La Dieu merci, tous les ponts n’étaient pas encore coupés entre La Rochelle et nous, et une semaine après l’envoi de sa lettre, Nicolas reçut la réponse de Mademoiselle de Foliange, laquelle, admettant implicitement le renversement des rôles, acceptait sa demande en mariage avec grâce. Je la portai incontinent au cardinal afin qu’il baillât un sauf-conduit à la belle. Il y jeta de prime un œil distrait et ennuyé, et il me dit, mi-figue mi-raisin (expression qui lui convenait à merveille car, avec ses fidèles serviteurs, il allait rarement plus loin que le raisin dans l’acidité) :
— Monsieur d’Orbieu, dit-il avec un soupir, dois-je aussi m’occuper de cela ?
— C’est que, Monsieur le Cardinal, la demoiselle est une cousine de la duchesse de Rohan et, qui plus est, elle est catholique. Va-t-elle mourir pour une foi qu’elle ne confesse pas ?
De ces deux arguments, le second me paraissait plus fort que le premier, mais Richelieu, tout cardinal qu’il fut, en jugea autrement.
— Si elle est apparentée à la duchesse de Rohan, et si celle-ci est consentante à son départ hors les murs de La Rochelle, alors l’affaire, Monsieur d’Orbieu, est politique, et je ne peux que je ne demande son avis au roi qui considère la duchesse comme sa cousine et la traite avec les ménagements que vous savez, songeant déjà à l’après-guerre. Il vaut donc mieux que le sauf-conduit soit baillé par Sa Majesté que par moi. Il aura plus de poids. Une copie de la lettre de Mademoiselle de Foliange partira pour Paris demain avec mes commentaires.
Or, Louis connaissait bien Nicolas pour l’avoir vu à mes côtés quand j’assistais à son lever au Louvre. Et si le lecteur me permet de lui en faire la confidence sans rien mâcher, il l’avait à chaque fois envisagé avec beaucoup de faveur, Nicolas ayant tant à se glorifier dans la chair. Que je le dise encore, pour ceux qui n’ont pas lu l’entièreté de ces Mémoires, Louis n’aimait guère les femmes, ayant eu une mère désaimante et rabaissante et, plus tard, une épouse qui alla jusqu’à comploter sa mort pour marier son beau-frère. Mais si Louis n’eut pas de maîtresse, il n’eut pas non plus de mignon, au sens qu’à la Cour on donne sans vergogne à ce mot.
Outre le plaisir que la beauté de Nicolas lui donnait, Sa Majesté avait d’autres raisons de lui témoigner sa faveur : Nicolas était mon écuyer et aussi le frère puîné d’un autre fidèle serviteur de son sceptre, Monsieur de Clérac, capitaine aux mousquetaires du roi. Et enfin, il avait, comme on a vu, ses raisons pour témoigner une particulière mansuétude à la duchesse de Rohan. Il fit donc plus, beaucoup plus, que bailler à Mademoiselle de Foliange un sauf-conduit qui lui ouvrît le camp royal. Noulant que Nicolas fit figure de parent pauvre au côté d’une riche héritière, il le nomma chevalier et lui accorda une gratification de dix mille livres. Il décida enfin que le mariage se ferait à son retour à La Rochelle, à ses frais, et avec pompe, dans la belle église romane de Surgères.
Cette dernière précision qui reculait leur mariage de six semaines eût désespéré les amants, si le sauf-conduit n’avait pas été valable dès le jour où il avait été délivré. Cependant, Mademoiselle de Foliange, fort anxieuse de quitter La Rochelle, nous demanda, par une nouvelle lettre, où on fallait loger avant que la messe de mariage fît d’elle l’épouse du chevalier de Clérac. Je fus donc amené par là à découvrir toute l’affaire à Madame Bazimont, lors de la tisane du soir.
L’histoire était déjà assez romanesque de soi sans que j’y ajoutasse du pathétique et je la lui contai le plus simplement que je pus. Mais rien n’y fit. Mon récit à peine achevé, Madame de Bazimont fondit en larmes, se ramentevant sans doute et le jour heureux de son propre mariage, et la mort de son mari bien-aimé.
Par bonheur, cette ondée dura peu. Dès que les pleurs tarirent, Madame de Bazimont confessa qu’elle était fort heureuse du bonheur de Nicolas qui tant lui ramentevait « son pauvre mari » (mais je suppose que tous les hommes lui rappelaient Monsieur de Bazimont) et elle me demanda la permission de s’absenter quelques instants afin de se refaire un visage, lequel était tout chaffourré des larmes qu’elle avait versées. Ma permission accordée, elle s’en alla dans un juvénile balancement de son demi-vertugadin qui fit sourire Nicolas, encore que les pleurs étant si contagieux, il avait lui-même les yeux mouillés.
Madame de Bazimont revint, coiffée à merveille et pimplochée à ravir et dès lors que je lui eus dit que Mademoiselle de Foliange cherchait un gîte, pour attendre que sonnât l’heure de son hyménée, elle prit sur elle, comme j’y comptais bien, d’offrir tout de gob à la demoiselle une chambre au château. Elle ajouta – mais cette fois sous réserve de l’approbation de Madame de Brézolles – que dès la messe du mariage achevée, les deux jeunes époux pourraient demeurer céans, ce qui permettrait à Nicolas d’assurer plus commodément ses devoirs d’écuyer.
Comme un bonheur ne vient jamais seul, ce fut par une claire après-dînée de février que Nicolas, Monsieur de Clérac et moi allâmes nous poster à cheval devant la porte de Trasdon qui jouxtait le fort du même nom, pour attendre que Mademoiselle de Foliange en sortît.
Nous avions décidé, d’un commun accord, de nous vêtir tous trois sobrement et de nous passer, pour nous annoncer, d’un des tambours de Sa Majesté, afin de ne pas donner ombrage à la garde huguenote du Fort de Trasdon, et en particulier au sourcilleux capitaine Sanceaux, lequel, comme le lecteur s’en ramentoit peut-être, avait bien failli, dans sa sotte et suspicionneuse outrecuidance, refuser à Nicolas et à moi-même l’entrant de la ville, quand nous étions venus dedans les murs de La Rochelle visiter la duchesse de Rohan.
Il est bien vrai qu’un roulement de tambour a quelque chose en soi de guerrier et menaçant et qu’arriver sous les yeux des assiégés qui, du haut de leurs créneaux, nous regardaient approcher, et les saluer, une fois au pied de leurs murs, d’un large salut de nos chapeaux, était sans aucun doute une civilité mieux appropriée à une démarche pacifique. Cependant, plusieurs bonnes minutes s’écoulèrent encore sans que le grand portail aspé de fer bougeât le moindrement du monde et l’angoisse nous étreignit de l’échec, tant est qu’il nous rendit muets, et figés dans une immobilité de pierre.
À la parfin, sans qu’on n’ouît le moindre bruit de clé, tant bien sans doute la serrure était huilée, les deux grands vantaux du portail se séparèrent l’un de l’autre avec une lenteur exaspérante, pouce après pouce, découvrant à la parfin Mademoiselle de Foliange montée en amazone sur une haquenée blanche. Celle-ci renâcla de prime à s’avancer vers nos chevaux, mais ceux-ci s’écartant, la haquenée, prise en main fermement par sa cavalière, franchit à la parfin la porte, laissant derrière elle la ville de la mort lente.
C’est alors que je vis, en me retournant, et le portail étant encore grand ouvert, quatre rangs de soldats rochelais et je m’imaginai de prime qu’ils nous allaient poursuivre, laquelle impression était tout à plein absurde car, en fait, ils nous tournaient le dos. Et à un second coup d’œil que je leur jetai derechef, j’entendis qu’ils s’employaient à repousser du bout non pointu de leurs piques un petit groupe d’hommes et de femmes décharnés qui tâchaient de sortir à vive force à notre suite par le lourd portail, lequel d’autres soldats, pendant ce temps, s’attachaient à reclore.
Cette échauffourée – ces quelques Rochelais poussant et les soldats les repoussant – avait quelque chose de dérisoire, tant les assaillants et les assaillis étaient faibles et amaigris et si les soldats prirent à la parfin le dessus, ce ne fut, à mon sentiment, que grâce à leurs piques, que pourtant ils pouvaient à peine tenir à l’horizontale, tant leurs bras faillaient en force. Mais le plus étonnant, dans cette rébellion de rue, fut le silence dans lequel elle se déroula. Ni ordres militaires ni injures de populace ne se faisaient ouïr, tout le temps que dura l’affrontement. Silence qui me consterna quand le soir, en y repensant, j’en entendis enfin la raison : ni les soldats ni les rebelles n’avaient assez de voix pour crier.
Nicolas et moi, nous nous plaçâmes à dextre et à senestre de Mademoiselle de Foliange et le capitaine de Clérac en tête, nous ouvrant le chemin. Il mit de prime au petit trot, mais s’apercevant, en tournant la tête, que la haquenée de Mademoiselle de Foliange n’avait pas assez de force pour suivre ce train, il se remit au pas et ce fut à cette allure de tortue que nous fîmes tout le chemin du Fort de Trasdon au château de Brézolles, sans qu’aucun de nous ne prononçât mot ni miette.
Chevauchant à la gauche de la haquenée de Mademoiselle de Foliange, je la voyais à plein du fait que montant en amazone, c’est-à-dire les deux jambes entourant la fourche et retombant du même côté de la monture, cette position la tournait vers moi, tant est que je pus l’envisager à mon aise, d’autant mieux qu’elle gardait les yeux baissés sur la crinière de sa jument et demeurait close et coite. Elle était loin d’être tant maigre que les Rochelais révoltés que je venais de voir, la chère, chez la duchesse de Rohan, ne devant pas être si Spartiate. Mais elle me parut cependant pâle et languissante et d’autant que sa belle face ne portait la trace d’aucun pimplochement, sans doute parce qu’il y avait à La Rochelle grande disette de fard comme de toutes les autres commodités de la vie.
À mi-chemin, je m’avisai que Nicolas devait être fort dépité de ne voir que la nuque de sa belle, sa face étant tournée vers moi, du fait, comme j’ai dit, de la position de ses jambes. Retenant alors mon Accla, je fis signe à mon écuyer de prendre ma place, moi-même prenant la sienne à la dextre de la haquenée. Ce qui se fit en un tournemain, et donna assurément un grand contentement à Nicolas et aussi à Mademoiselle de Foliange qui continua de se taire, mais dont les yeux, j’en suis bien assuré, quittèrent, quand et quand, la crinière de sa jument, étant attirés sur sa gauche par les friands et amoureux regards de Nicolas : ce qui, de reste, ne nuisit en aucune façon au management de la haquenée, celle-ci suivant docilement le cheval de Monsieur de Clérac, quoique à petite et faible enjambée.
Tant que nous fumes dans le périmètre du camp, la vue de Mademoiselle de Foliange, si belle sur sa haquenée blanche, et si bien protégée par ses trois chevaliers, fit éclore partout, chez les passants et les aregardants, l’admiration et la joie, d’autant que nul n’ignorait dans le camp qui elle était et pourquoi elle se trouvait là. Nous eûmes bientôt à notre suite un cortège de soldats, marchands ou valets qui nous suivaient en chantant nos louanges, tant est qu’on eût pu croire que nous avions sauvé du bûcher huguenot une nouvelle Jeanne d’Arc. À la sortie de la ville, Monsieur de Clérac, arrêtant notre cheminement, vint sur nos arrières haranguer poliment nos admirateurs et les inviter à se retirer, chacun dans sa chacunière, Mademoiselle de Foliange, à la sortie de ses épreuves, ayant grand besoin de calme et de repos. À notre grand soulagement, Monsieur de Clérac réussit à persuader nos suiveurs car nous craignions, par-dessus tout, qu’ils sussent où Mademoiselle de Foliange allait loger, ce qui eût amené aux grilles du château de Brézolles beaucoup trop de noise et de remuement.
Madame de Bazimont, ayant salué Henriette de Foliange en l’appelant « Mademoiselle », comme il convenait à son rang, fut au comble de la joie de s’ouïr par elle en retour « madamée » et sur l’instant conçut une grande amour pour sa visiteuse qui, toute cousine qu’elle fût de la duchesse, n’était ni haute ni façonnière et, par-dessus le marché, belle comme les aurores. Elle quit d’elle si elle voulait qu’on lui montrât la chambre qu’on avait fait pour elle préparer. À quoi, sans hésiter le moindre, mais cependant le rouge lui montant au front de son audace, Mademoiselle de Foliange quit d’une voix faible :
— Madame, pouvez-vous me dire quand on soupe céans ?
Cette question naïve eût pu nous faire sourire, mais à nous ramentevoir la famine dont Henriette de Foliange avait pâti, elle me pinça le cœur et plus qu’aucun des nôtres, celui de Madame de Bazimont qui, les yeux mouillés de larmes, dit avec un grand soupir :
— Monsieur le Comte, avec votre permission, je vais hâter les cuisines. Et peux-je dire à Luc d’ajouter un couvert pour Monsieur de Clérac ?
Je consentis aussitôt et après quelques refus polis, Monsieur de Clérac, sur mes instances, accepta. Cette invitation, par où Madame de Bazimont m’avait quelque peu forcé la main, me titilla fort et eût fort amusé Nicolas, sachant bien la grande amour que Madame de Bazimont portait à « ses gentilshommes », auxquels elle venait d’ajouter, sans coup férir, un beau capitaine aux mousquetaires du roi. Mais Nicolas avait présentement bien d’autres pensées et se donnait le plus grand mal pour voir Mademoiselle de Foliange sans trop la regarder : exercice où excelle le gentil sesso dès l’enfance, mais où le sexe dit fort montre bien des faiblesses.
Là-dessus, Luc, qui depuis que Monsieur de Vignevieille était reparti pour Nantes avec sa maîtresse jouait quand et quand le rôle de maggiordomo, nous vint dire que Monsieur de Guron demandait l’entrant, devant porter un message de bienvenue à Mademoiselle de Foliange de la part du cardinal.
Comme le lecteur se ramentoit, Monsieur de Guron était un des serviteurs fidèles de Richelieu, et c’est à lui que le roi, à son départir pour Paris, avait confié toute la peine qui le doulait à quitter Monsieur le Cardinal.
Ce gentilhomme était grand et gros avec une forte bedondaine et montait, on s’en ramentoit, une grosse jument maritorne qui, pour le citer « n’avait pas assez d’esprit pour maligner ». De l’esprit, en revanche, Monsieur de Guron en avait à revendre et du plus affilé. Il n’était pas non plus sans usage ni manières, car il fit à Mademoiselle de Foliange, avec une sorte de lourde agilité, un très beau salut, un autre à Madame de Bazimont, mesuré à l’aune de son rang. Après quoi, il tendit à notre belle une lettre-missive de Richelieu, laquelle, à la lire, la fit rougir de bonheur et de confusion.
Il va sans dire que j’eusse trouvé fort désaimable de ne point inviter aussi à dîner Monsieur de Guron, après qu’il eut fait cette longue trotte de Pont de Pierre à Saint-Jean-des-Sables. Il accepta, si je puis dire, rondement, cette offre, étant connu – chose étrange, Louis en était aussi – comme un des « goinfres » de la Cour. Cependant, le dîner à peine servi, il provoqua une consternation générale en disant à Mademoiselle de Foliange, non sans quelque gravité :
— Madame, Monsieur le Cardinal ayant consulté son médecin à votre sujet et sachant quelle longue famine vous avez subie, il vous conseille de manger très succinctement, au moins pendant huit jours, et pas du tout à votre faim, laquelle, si vous la deviez satisfaire tout à plein ce jour d’hui, pourrait abréger vos jours.
Là-dessus, Mademoiselle de Foliange pâlit et eut peine à retenir ses pleurs, tant elle était déçue de ne se pouvoir repaître à sa suffisance après ces mois de ration congrue. Quant à nous, nous comprimes combien il serait malséant de faire ripaille tandis qu’elle mangeait comme moine en carême. Nous prîmes alors, sans nous consulter le moindre, la décision de prendre très peu de chaque plat, afin de l’accompagner et la soutenir en la sacrificielle sobriété que son état imposait.
J’observai qu’elle mâchait chaque bouchée très longuement afin d’en extraire à fond le suc et la saveur et aussi, sans doute, pour que son court bonheur durât un peu plus. À la fin du repas qui se passa sans qu’elle prononçât un seul mot, un peu de couleur revint à ses joues. Elle me mercia d’une voix faible, quit de Madame de Bazimont, qui, debout derrière sa chaise, veillait sur elle maternellement, de l’accompagner en sa chambre. Cependant, au sortir de table, elle demanda une petite tranche de pain afin, dit-elle, de la grignoter par parties pendant la nuit si son gaster la doulait trop. Et l’ayant obtenue, elle caressa en passant du dos de la main la joue de Nicolas mais sans piper mot. Nous nous mîmes tous les quatre sur pied et elle eût dû, se peut, nous faire une révérence, et si elle ne le fit pas, c’est sans doute qu’elle craignait, ce faisant, de perdre l’équilibre, car à peine debout, elle prit le bras de Madame de Bazimont et le serra contre elle pour assurer sa marche.
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* *
Après le département de Mademoiselle de Foliange, nous ne fîmes pas une longue veillée, Monsieur de Clérac voulant rejoindre au plus tôt ses mousquetaires et Monsieur de Guron, étant gros dormeur, son lit : tant est que Nicolas et moi, nous nous retirâmes plus tôt qu’à l’ordinaire, « chacun dans sa chacunière », comme avait si bien dit Clérac à la foule de nos suiveurs.
Perrette m’aida à me déshabiller et comme, nu en ma natureté, je me lavais le visage et les mains en ma cuvette, on toqua à mon huis. Je fis signe à Perrette de s’aller coucher sous le baldaquin, je tirai les courtines autour d’elle et quis de mon visiteur d’une voix rude qui il était, ayant peu de doute de reste sur son identité.
— Monsieur le Comte, dit la voix de Nicolas, c’est moi, avec un million de pardons d’oser vous déranger à’steure, mais j’ai une question à vous poser qui, si elle demeurait sans réponse, me pourrait tenir toute la nuit en éveil dans les affres et les tourments.
— À Dieu ne plaise, Nicolas, je vais t’ouvrir.
Je passai ma robe de chambre et allai l’huis déclore.
Nicolas entra, pâle et déconforté, et comme je l’envisageai muet, en levant le sourcil, il dit :
— Monsieur le Comte, croyez-vous qu’elle se va mourir ?
— Mademoiselle de Foliange ?
— Oui.
— Qui te le donne à penser ?
— Elle est fort pâle. Elle ne dit mot. Elle vacille quand elle marche.
— Ce sont là, en effet, symptômes d’intempérie, mais la sienne est connue et curable. C’est la faim. Et dès lors qu’elle sera satisfaite, la curation sera rapide. Es-tu content ?
— Pas tout à fait, Monsieur le Comte. Je crains qu’elle ne m’aime point. De tout le repas, elle m’a à peine envisagé.
— Elle t’a envisagé plus que tu ne l’imagines. Elle t’a caressé la joue au départir. Elle eût été plus aimable encore, si la faim ne l’eût tenaillée. Meshui, Nicolas, un croûton de pain l’emporte sur toi en attraits : preuve en est qu’elle l’emmène avec elle dans son lit. Mais c’est un pauvre rival, Nicolas. Il n’est là que pour être croqué. Es-tu content ?
— Pas tout à fait, Monsieur le Comte. Le roi a dit qu’il nous marierait, quand il reviendra céans dans six semaines. Et six semaines, cela fait quarante-deux jours. Et quarante-deux jours, Monsieur le Comte, c’est horriblement long.
— Mais songe que ces quarante-deux jours se changeront vite en autant de rêveuses nuits. Et quoi de plus confortant qu’un rêve quand la réalité est au bout ?
— Et si le roi, Monsieur le Comte, ne revenait pas de Paris ?
— Honte à toi, Chevalier ! Tu doutes de ton roi ? Ce que Louis dit qu’il fera, la Dieu merci, il le fait toujours. Nicolas, ta couche, en ton absence, s’ennuie. Cours la consoler.
Là-dessus, je lui donnai une forte brassée, et comme il s’attardait encore en merciements, je le poussai doucement hors, fermai l’huis sur moi à double tour, et me défaisant de ma robe de chambre, je rejoignis Perrette derrière les courtines. Elle était douce et ronde dans mes bras et comme je la poutounais, je m’aperçus que ses joues étaient mouillées de larmes.
— Tu pleures, Perrette ?
— Avec votre permission, je pleure, Monsieur le Comte.
— Sur quoi et sur qui ?
— Sur la pauvre demoiselle qui est si belle et si faible. Je pleure aussi sur votre pauvre écuyer qui est si déconforté de la voir ainsi. Et pour tout dire, Monsieur le Comte, je pleure aussi sur moi.
— Sur toi ?
— Le siège fini, Monsieur le Comte, vous départirez de céans, me laissant bien seulette.
— Moi aussi, dis-je après un silence, je serai chagrin de te quitter. Mais la peine de demain ne doit pas détruire le plaisir de meshui, et d’autant que le siège n’est pas fini, loin de là. Nous avons encore devant nous, M’amie, un long ruban de semaines et de mois.
*
* *
Cette dernière phrase fut, à peu de choses près, celle que prononça le cardinal le lendemain en un style un peu plus noble lors d’une réunion qui rassemblait chez lui le duc d’Angoulême, les maréchaux Schomberg et Bassompierre et aussi Monsieur de Guron, le père Joseph et moi qui étions présents, mais en qualité d’observateurs silencieux, du moins tant que nos grands guerriers – auxquels on ne disait pas tout – seraient présents.
— Messieurs, dit Richelieu, en s’adressant au duc et aux maréchaux, vous devez savoir que la commission de lieutenant général des armées qui m’a été baillée par Sa Majesté à son partement me commande de presser et poursuivre le siège de La Rochelle par blocus, mais aussi, le cas échéant, « par batteries, brèches et assauts ». Or avant qu’il départît pour Paris, j’ai évoqué, devant Sa Majesté, la possibilité d’un assaut, et Elle a estimé que si nous avions la possibilité de le tenter, ce serait une bonne chose, le blocus de La Rochelle épuisant, mois après mois, les finances du royaume et les forces des soldats. Qu’en êtes-vous apensé, Monseigneur ? dit-il en se tournant vers le duc d’Angoulême.
— Ce serait une bonne chose, en effet, pour peu qu’elle soit faisable, dit le duc d’Angoulême qui avait plus de bon sens que de génie.
— Monsieur de Schomberg, dit Richelieu, qu’opinez-vous ?
Mais s’interrompant aussitôt pour ce qu’il venait de se ramentevoir que Schomberg n’avait été nommé maréchal qu’en 1625, alors que Monsieur de Bassompierre avait accédé à cette dignité trois ans plus tôt, il se tourna vers lui et lui dit sur le ton le plus courtois :
— Pardon, Monsieur de Bassompierre, j’oubliais votre ancienneté.
— Il n’y a ni dol ni dommage, dit aimablement Bassompierre qui, en fait, n’aurait jamais oublié, ni pardonné une telle entorse aux règles hiérarchiques, étant fort haut de sa nature et s’estimant, en outre, bien au-dessus de Schomberg par ses talents.
Il n’en faisait, de reste, pas mystère, et chaque fois qu’un caquet de Cour me répétait ses propos offensants, sans doute dans l’espoir que je les répétasse à Monsieur de Schomberg, ce que je me gardais comme de peste, je m’apensais que si Bassompierre, en effet, l’emportait sur Schomberg par ses brillantes qualités, Schomberg, en revanche, montrait en toutes occasions à Sa Majesté une adamantine fidélité dont il y avait belle heurette que Bassompierre ne pouvait plus se vanter, ayant succombé aux charmes et aux maléfices des vertugadins diaboliques. Mais je ne veux pas revenir là-dessus, ayant conté les complots contre le roi et le cardinal dans le précédent tome de mes Mémoires.
— Qu’opinez-vous, Monsieur de Bassompierre, de cet assaut ? dit le cardinal.
Bassompierre se tut si longtemps qu’on eût pu croire qu’il refusait de répondre. Mais c’était là seulement un de ses méchants tours, à la limite de l’insolence, qu’il jouait parfois au roi lui-même en ses Conseils, en restant muet comme carpe quand Sa Majesté lui demandait d’opiner. Toutefois, au rebours de Louis qui s’en irritait, et le laissait paraître par de vifs reproches, le cardinal ne battit pas un cil et, la face imperscrutable, attendit avec une patience en apparence évangélique que le maréchal voulût bien répondre.
— Monsieur le Cardinal, dit à la parfin Bassompierre d’un ton détaché, comme si l’affaire ne le concernait en aucune manière, un assaut serait assurément propre à empêcher les armées (il ne dit pas « les armées de Sa Majesté » comme tout autre aurait fait à sa place) de s’enliser dans l’inaction. Mais à la vérité, il est malheureusement à prévoir que cet assaut aboutirait à un échec.
Le duc d’Angoulême s’émut de ce propos et ayant gardé, barbon, la vivacité de sa jeunesse, il dit avec quelque véhémence :
— Qui pourrait dire, à’steure, d’un assaut s’il succédera ou échouera ?
Bassompierre, sans faire au duc l’aumône d’un regard ni d’une réponse, se tourna alors vers Richelieu et dit :
— Monsieur le Cardinal, je vous ai donné mon avis.
— Et je vous en remercie, Monsieur le Maréchal, dit Richelieu sans trahir en aucune façon l’antipathie que les manières déprisantes de Bassompierre à l’égard d’Angoulême lui inspiraient.
Pour moi, j’entendis bien qu’en se prononçant d’ores et déjà pour la probabilité d’un échec, Bassompierre faisait un pari peu risqué. Si l’assaut succédait, on oublierait, dans l’ivresse de la victoire, sa prédiction pessimiste, et s’il échouait, il pourrait parcourir le camp en disant : « Ne l’avais-je pas prévu ? »
Quand plus tard je fis part de cette observation à Monsieur de Guron, il me répondit :
— Mais c’est aussi une insolence à l’égard du cardinal qui a conçu cet assaut.
— Et c’est surtout, remarqua le père Joseph, que tout en faisant bien céans son métier de soldat, Bassompierre ne souhaite pas que Sa Majesté réussisse à se saisir de La Rochelle. Ramentez-vous ce qu’il a osé dire au début de ce siège ? « Vous verrez que nous serons si fols que de prendre La Rochelle. » Bassompierre n’ignore pas que la prise de la forteresse huguenote aurait un fort retentissement en Europe et que la gloire qu’en tireraient le roi et Richelieu serait si grande que les complots contre eux ne trouveraient plus d’alliés, ni en France, ni à l’étranger.
Mais revenons, lecteur, à nos moutons. Poursuivant ses consultations, le cardinal se tourna vers Schomberg et lui demanda d’opiner à son tour sur l’assaut projeté.
Or, Schomberg était, certes, un homme simple et rugueux, mais il ne manquait pas de finesse, au rebours de ce que pensait Bassompierre. Et dans sa réponse, il trouva le moyen de rendre hommage au duc d’Angoulême tout en rebuffant implicitement Bassompierre.
— Monsieur le Cardinal, la seule question raisonnable qui se puisse poser en l’occurrence est de savoir, comme a si bien dit Monseigneur d’Angoulême, si l’assaut est faisable. Et pour le savoir, il faut primo trouver dans la fortification de l’ennemi le point le plus faible ou le moins surveillé. Secundo, il faut aussi posséder les moyens de pétarder une herse et une puissante porte aspée de fer. Et pour l’accomplir, il faut des pétards et des pétardiers. Or, nous n’en avons pas céans pour la raison qu’au début de ce siège, nous avons compté sur le temps et la famine pour venir à bout de La Rochelle.
— Cette omission, dit le cardinal, sera incontinent réparée, pour peu que vous me disiez où se peuvent trouver pétards et pétardiers.
— Les premiers, répondit Schomberg, se fabriquent à Saintes et les seconds se recrutent surtout à Paris.
— Je vais donc y pourvoir, dit le cardinal en se levant. Messieurs, dit-il, je vous remercie infiniment de vos précieux avis.
Notre trio se leva alors et, après un échange de salutations dont aucune ne fut abrégée, se retira. Le duc d’Angoulême le premier, non en sa qualité de duc – les maréchaux étant hors pair avec la noblesse de France –, mais parce qu’il était prince du sang, quoique bâtard.
— Messieurs, dit Richelieu, l’huis étant clos sur les chefs de nos armées, demeurez céans : vous allez en savoir davantage. C’est jeter beaucoup de choses au hasard que de lancer un assaut contre une ville aussi bien fortifiée que La Rochelle, mais à cela il y a une raison que nos généraux et en particulier Monsieur de Bassompierre n’ont pas à connaître : nous sommes confrontés à une situation gravissime : le gouverneur de Milan vient de mettre le siège devant Casal.
Belle lectrice, si j’interromps mon récit pour m’adresser à vous, c’est de prime que, si fort que j’admire le cardinal et estime Guron et le père Joseph, j’ai besoin, à cet instant, d’une bouffée de grâce et de douceur. Car il faut bien avouer que je ne trouve céans que des ennemis de votre gentil sesso. Pour le cardinal, les femmes sont d’« étranges animaux » ; pour le père Joseph, des démons incarnés dont l’ancêtre nous a perdu le paradis. Quant à Monsieur de Guron, si on lui donnait à choisir entre la plus belle garcelette et un rôt de mouton bien rôti, il choisirait le rôt. Raison pour laquelle, belle lectrice, je tire à la dextre de la vôtre ma chaire à bras et, penché sur vous, je me propose de vous instruire plus avant dans la présente affaire.
Ce que Richelieu vient d’appeler Casal n’est pas ville française mais italienne, située dans le sud oriental du Piémont, et son vrai nom est Casale[43]. Mais vous connaissez comme moi la funeste habitude française de franciser les noms étrangers. C’est ainsi que London est devenu Londres, et du diantre si je sais pourquoi le don que les Anglais prononcent deun est devenu dres en français, et pourquoi Buckingham, nom élégant et sonore, est devenu en français Bouquingan qui est fade, nasal et boutiquier. Pour en revenir à Casale, la ville est la capitale du Monferrato (que nous appelons, bien entendu, Montferrat), possession légitime, comme le Mantouan, de Gonzague de Mantoue. Ce Gonzague est lui-même prince italien mais, « ayant les fleurs de lys fort avant imprimées dans le cœur », il aime les Français, se trouvant en retour aimé d’eux et soutenu aussi. Et le pauvre prince a, de reste, bien besoin de soutien, ses possessions étant fort convoitées et par son voisin, le duc de Savoie, et par les Espagnols établis dans le Milanais.
Or, Casal (je reprends céans, la mort dans l’âme, l’orthographe et la prononciation du cardinal) possédait une valeur stratégique considérable, car la ville commandait le passage du Pô, et par voie de conséquence, l’entrée dans le Milanais. Raison pour laquelle les Espagnols, pour empêcher que Milan tombât un jour dans les mains des Français, assiégeaient Casal. Belle lectrice, vous voudrez bien remarquer ici cette conduite absurde, mais si fréquente dans l’histoire du monde : pour se préserver d’une possible agression, on se précipitait dans un mal infiniment plus grand : la guerre.
— Vous observerez donc, Messieurs, poursuivit le cardinal, que, voyant notre armée tout entière occupée au siège de La Rochelle, l’Espagnol a pris « cette occasion au poil » (expression que Richelieu affectionnait) pour mettre le siège devant Casal, ville importantissime sur le Pô, défendue par une garnison française dont la solde est payée par notre ami et allié, le duc de Mantoue. Nous allons assurément lui porter secours, mais point aussi puissamment que nous l’eussions voulu, le gros de nos forces étant immobilisé céans. C’est pourquoi je me suis apensé que pour nous gouverner dextrement en cette affaire, il serait opportun de lancer un assaut contre La Rochelle qui, s’il succédait, la mettrait sans tant languir dans nos mains, nous permettant alors de libérer nos forces pour les employer là où elles sont devenues si nécessaires : en Italie.
— Monsieur le Cardinal, puis-je opiner ? dit le père Joseph, le cardinal s’accoisant après ce petit discours.
— Assurément, Père Joseph, dit Richelieu.
— Je gage, Monsieur le Cardinal, que vous allez dépêcher des gens à Saintes pour acheter des pétards de guerre, et d’autres de vos gens à Paris pour engager des pétardiers. Que ferons-nous pendant ce temps ?
— Nous rechercherons le point le plus faible et le moins bien surveillé des fortes murailles de La Rochelle et, Messieurs, si vous y êtes consentants, vous allez m’y aider.
— Et comment ferons-nous, Monsieur le Cardinal ? dit Monsieur de Guron. Nous n’avons aucune charge dans les armées du roi.
— La tâche que je vous propose, dit Richelieu, n’a rien de militaire. Bon nombre de Rochelais catholiques vivent hors les murs de La Rochelle, faisant mille métiers mineurs. Recherchez-les et, avec adresse, faites-les parler des abords de la ville qu’ils doivent bien connaître, car je suis bien assuré que dès lors qu’au premier coup de canon les huguenots les ont bannis de leur ville, ils n’ont eu de cesse qu’ils ne s’y faufilent quand et quand en tapinois, pour faire de petits bargoins avec les emmurés. J’ai, pour ma part, d’autres sources d’information qui ne sont qu’à moi accessibles, mais celles que je vous demande d’explorer ne sont point négligeables.
Là-dessus, ayant recueilli notre assentiment, il nous bailla notre congé et à peine la porte fut-elle déclose pour nous par Charpentier que le cardinal se plongea incontinent dans un dossier épais comme une pierre de taille. Cela me donna à penser qu’il ne pourrait en venir à bout que sur le coup de minuit, ce qui ne l’empêcherait nullement de se lever le lendemain aux aurores pour aller inspecter et presser le chantier de la digue comme il le faisait tous les jours, sauf le dimanche, ce jour-là, comme on s’en ramentoit, étant chômé dans notre camp comme dans celui des huguenots. N’étions-nous pas des deux côtés chrétiens ? Et censés nous aimer les uns les autres comme frères ?
À l’écurie du cardinal où nous allâmes pour reprendre nos montures, j’invitai Monsieur de Guron et le père Joseph à dîner au château de Brézolles avec moi, invitation que Monsieur de Guron accepta avec allégresse, étant à Pont de Pierre bien logé, mais mal nourri, tandis que le père Joseph la refusa tout à trac, disant qu’il avait tant à faire en l’après-dînée qu’il ne mangerait qu’un croûton. Ce disant, il caressait sa petite mule qu’il appelait Idona, laquelle semblait être la seule créature au monde à qui il fût par le cœur attaché, car il lui grattait le front et le dessus de la mâchoire en murmurant des gentillesses dans ses grandes oreilles. Idona devait répondre avec gratitude à ces enchériments, car avec lui, disait-il, elle ne se montrait ni capricieuse ni entêtée et ne lui jouait pas non plus ces mauvais tours qui sont le propre de son espèce. Ce qui lui eût été pourtant très facile car le capucin, en raison de son froc de moine, la montait en amazone et, qui pis est, à cru. Tant est que n’ayant même pas de fourche entre les jambes, il avait si peu d’assiette que d’un seul petit mouvement de sa croupe, Idona eût pu le jeter bas. Il est vrai que le père Joseph lui pesait peu sur le dos, étant si maigre et si léger. Comme disait Fogacer, « quand il mourra, il aura peu à faire pour se débarrasser de son corps et rester seul avec son âme ».
Je confiai Monsieur de Guron à Madame de Bazimont qui fut aux anges de revoir un de « ses gentilshommes » et lui fit servir du vin de Loire avec quelques frianderies de gueule qui ne firent pas long feu sur leur assiette. Et quand je lui dis que j’allais voir avant dîner Hörner et ses hommes travailler au mur du parc, elle confia à Luc cinq flacons de ce même vin pour les désaltérer et les mercier au nom de sa maîtresse. Nicolas me quit de l’accompagner, ce que j’acceptai, car il avait péri d’ennui à m’attendre, tandis que j’étais chez le cardinal.
Hörner me reçut avec la politesse roide, militaire et germanique qu’il eût témoignée à son colonel et me montra, avec un évident plaisir, les parties du mur d’enceinte qu’il avait relevées avec ses Suisses.
— Natürlich, Herr Graf[44], dit-il, les murs ne sont pas hors échelle, mais il est toujours possible de creuser à leur pied de ce côté-ci des pièges en quinconce pour les coquarts qui tenteraient de passer par-dessus. Toutefois, il serait moins coûteux d’acheter quelques dogues allemands qu’on tiendrait le jour en chenil, et lâcherait la nuit dans le parc.
— Va pour les dogues, Herr Hörner, si vous savez où les acheter, et bravissimo pour le mur. On dirait ouvrage de maçon, tant il est bien fait.
— L’un de mes hommes a été maçon, dit Hörner et il a appris aux autres.
— Eh bien donc ! Bravo à celui-là et aux autres aussi pour avoir si bien appris. Si l’un d’eux se blesse en ce labeur, plaise à vous, Herr Hörner, de me l’envoyer incontinent pour que le révérend médecin chanoine Fogacer le soigne et le panse avant que la plaie ne s’infecte. Ces flacons de vin de Loire sont offerts à vous et à vos hommes pour vous témoigner la gratitude de Madame de Bazimont pour ce beau mur d’enceinte.
— Monsieur le Comte, dit Nicolas, quand on eut quitté ces braves gens, puis-je faire une remarque ?
— Pourquoi pas, Chevalier, si elle est pertinente ?
— La voici. En pierre taillée, en sable et en chaux, c’est beaucoup, beaucoup de bonnes et belles pécunes dépensées pour un mur qu’il se peut que vous ne reverrez jamais, la guerre finie.
— C’est bien ce que je pensais. La remarque est impertinente.
— Monsieur le Comte, puis-je vous demander pourquoi ?
— Parce qu’elle implique une alternative.
— Monsieur le Comte, puis-je demander laquelle ?
— Ou bien, la guerre finie, je revois Madame de Brézolles, ou bien je ne la revois pas et le mur pas davantage.
— Monsieur le Comte, je proteste de ma colombine innocence. Je n’ai pas voulu trespasser le mur de votre intime vie.
— Je te lave de ce soupçon, Chevalier. Mais pourquoi, la guerre finie, reverrais-je Madame de Brézolles sinon pour la marier ?
— Monsieur le Comte, peux-je remarquer que c’est vous qui parlez le premier de matrimonie.
— Mais le mot était implicite dans ton propos. Chevalier, ce n’est pas parce que tu ne penses et ne rêves que mariage qu’il faut marier le monde entier.
— Monsieur le Comte, je quiers votre pardon.
— Je te le baille.
— Je m’accoise. Me permettez-vous pourtant, Monsieur le Comte, de vous dire que ce mariage, que vous avez vous-même évoqué, serait à mes yeux et aux yeux de tous infiniment congru.
— Nicolas, tu as une façon bien bavarde de demeurer coi. Toutefois, je pardonne encore cette remarque, si elle est la dernière.
— Elle sera la dernière, Monsieur le Comte.
En retraçant mes pas du mur d’enceinte au château, je trouvai à part moi que le béjaune était devenu bien audacieux, ne touchant plus terre depuis qu’il avait l’assurance de marier Mademoiselle de Foliange. Mais comment lui en garder mauvaise dent, alors qu’il était à moi si dévoué et si affectionné, me considérant quasiment comme son père, alors même que je n’avais qu’une douzaine d’années de plus que lui.
Madame de Bazimont n’attendait que mon retour pour donner l’ordre de servir, et je me ramentois encore avec quel bondissant élan Monsieur de Guron gagna la table. Toutefois, à peine assis, il dut se relever, et nous aussi, Mademoiselle de Foliange apparaissant et nous faisant une révérence qui n’était, à vrai dire, qu’esquissée, mais marquait cependant un grand progrès puisqu’elle ne s’était pas aventurée la veille à la faire, ses jambes étant si faibles. Elle était aussi moins pâle et paraissant mieux allante, se peut parce qu’elle avait repris espoir en sa propre survie, se peut aussi parce que Madame de Bazimont lui ayant baillé, outre sa grande amour maternelle, libre accès à ses fards, un discret pimplochement lui redonnait à la fois des couleurs et une nouvelle joie de vivre. J’avais placé Nicolas à table en face d’elle pour qu’elle n’eût pas à tourner la tête à dextre ou à senestre pour l’envisager, un battement de cils y suffisant. Ce qu’elle ne laissa pas de faire d’un bout à l’autre de la repue. Je confesse que j’aime à la folie ces petites mines féminines où la pudeur se mêle à la séduction.
Nous avions à peine attaqué ce potage que survint Fogacer que j’avais invité aux matines en lui dépêchant un des Suisses de Hörner, afin qu’assis à côté de Mademoiselle de Foliange il l’étudiât à loisir en médecin, lui parlant et la faisant parler, s’il le jugeait nécessaire. Il n’y manqua pas et alors que la veille Mademoiselle de Foliange avait à peine pipé mot, cette fois, elle parla longuement d’une voix douce que nous écoutâmes dans un profond silence, de prime avec curiosité, mais bientôt avec un émeuvement qui croissait au fur et à mesure qu’elle nous contait l’expérience qu’elle avait faite de sa terrible épreuve.
— Autant, dit-elle, est plaisante la sensation de la faim quand on sait qu’un repas vous attend, autant elle est humiliation et torture quand on sait qu’on ne pourra pas la satisfaire.
— Et pourquoi vous a-t-elle paru si humiliante ? demanda Fogacer.
— Parce que du matin au soir, on ne peut penser ni rêver à rien d’autre que manger. Le croiriez-vous, tout le jour et souvent la nuit, quand le creux vertigineux de votre estomac vous réveille, on se met, qu’on le veuille ou non, à faire des revues et des dénombrements de tout ce qu’on a mangé de meilleur dans la vie, depuis le bon lait chaud et les tartines de confiture de l’enfance jusqu’au merveilleux rôt qui croustillait si délicieusement sous la dent avant que les portes de La Rochelle se fussent closes sur nous. C’est là une hantise odieuse qui, à mesure que le corps s’affaiblit et que les membres deviennent lourds, tout mouvement un peu vif faisant battre le cœur, vous dépossède aussi du gouvernement de votre âme, au point de vous rabaisser au rang d’un pauvre chien perdu qui fouille du nez dans l’ordure pour pouvoir subsister. À cela s’ajoute l’angoisse de mourir, laquelle ne peut que croître au fur et à mesure que les forces déclinent.
Mademoiselle de Foliange était proche des larmes tandis qu’elle revivait ces tortures en les racontant. Elle réussit pourtant à les refouler, tant elle craignait de gâter son pimplochement, et avec lui, le renouveau de sa vie.
Pour moi, j’eus beaucoup de mal à m’ensommeiller ce soir-là, me ramentevant les aigres et longuissimes jours que j’avais passés dans la citadelle de Saint-Martin dans l’île de Ré, tandis que nous étions, par l’armée de Buckingham, assiégés. Non que Nicolas, mes Suisses et moi souffrîmes des extrémités que Mademoiselle de Foliange avait si bien décrites. Si notre rationnement fut sévère assez pour nous faire perdre quelques livres de chair, notre faim n’était pas telle qu’elle pût nous donner à craindre une issue fatale. Je m’apensai aussi que, si la disette à La Rochelle pouvait atteindre une grande famille au point de la contraindre à sacrifier ses chevaux de carrosse pour pouvoir se nourrir, quel devait être le sort des gens pauvres, ou même des gens point assez riches pour acheter les denrées en très petit nombre qui étaient encore à vendre et qui atteignaient, selon nos rediseurs, des prix désespérants ?
*
* *
Le lendemain de cette soirée où Mademoiselle de Foliange nous avait tant émus en nous contant les pâtiments des affamés, je me rendis avec mon Nicolas à Pont de Pierre pour y visiter, comme chaque matin, le cardinal. Je ne l’y trouvai point. Il n’était pas encore revenu de la digue qu’il inspectait, comme on sait, chaque matin, n’y ayant rien de tel que la présence du maître d’ouvrage pour stimuler les ouvriers.
En son absence, Charpentier nous fit entrer dans une petite salle où brillait un grand feu pour nous mettre à l’abri du temps venteux et tracasseux et je trouvai là Monsieur de Guron et le père Joseph, lequel, dès qu’il me vit assis à son côté, m’annonça, avec une joie non dissimulée, qu’il avait gagné l’amitié d’un des Rochelais catholiques qui vivotait en barguignant des vivres avec les assiégés, ce qui supposait qu’ils connussent bien le ou les points de fortification de la ville qui étaient peu surveillés. En effet, le trafic les mettait des deux parts en grand péril de leur vie, s’il était surpris : la pendaison dans le camp royal ou la mousquetade des soldats qui gardaient les murailles. Le père Joseph, qui était d’humeur enjouée et taquinante, ne faillit pas de me faire remarquer qu’il avait réussi là où Monsieur de Guron et moi-même avions échoué et, non sans quelque complaisance, il voulut bien nous en expliquer les raisons.
— Messieurs, dit-il, remarquez, je vous prie, que l’encontre et la vue d’un petit capucin maigre monté sur une modeste mule n’aurait su en aucune façon effrayer un de ces petits trafiqueurs, tandis que votre superbe et guerrière apparence ne pouvait que l’effrayer. Le ciel me garde d’ailleurs de vous en faire grief. Vous servez bien le roi ainsi. Mais à vous voir, avec vos grands chevaux, vos vêtures brillantes, vos grandes bottes, vos épées de guerre, sans compter ce qu’on ne voit pas, mais qu’on devine : les pistolets enfouis dans les fontes de vos arçons, quel pauvre hère, peu en règle avec les ordonnances royales, consentirait à prendre fiance en vous, alors qu’il se sait pendable plutôt trois fois qu’une ?
— Bref, dit Monsieur de Guron d’une voix où perçait quelque agacement, comment se nomme le coquart ?
Il devait me dire plus tard que, si admiratif qu’il fut du père Joseph, il reniflait parfois quelque relent d’orgueil derrière sa grande humilité.
— Il se nomme Bartolocci, dit le père Joseph. Il parle un français baragouiné d’italien ou, si vous préférez, un italien baragouiné de quelques mots français.
— Et que sait-il des portes rochelaises ?
— Il a été saulnier dans les parages de l’une d’elles.
— Saulnier ? dit Monsieur de Guron. Qu’est cela ?
— Comment ! Monsieur de Guron ! Vous ne le savez pas ? dit le père Joseph que son humeur taquinante ne quittait pas.
— Un saulnier, me hâtai-je de dire, voyant que ce petit tabustement commençait à piquer quelque peu Monsieur de Guron, est un ouvrier qui veille sur un marais salant. Il ouvre les vannes, il les ferme, il racle le sel, il le met en tas, etc. Eh bien, mon père, poursuivis-je d’un ton vif et expéditif, qu’en est-il de ce saulnier ?
À cet instant, l’huis fut déclos et Charpentier vint nous dire que le cardinal était de retour, et qu’il nous attendait, assis à sa table de travail. J’observai que le vent violent qui soufflait sur la digue lui avait rougi les joues, ce qui dissimulait son habituelle pâleur.
— Messieurs, avez-vous trouvé notre homme ?
— Nous l’avons trouvé, dit le père Joseph avec une générosité qui toucha Monsieur de Guron.
— Pour parler à la franche marguerite, dit Monsieur de Guron, Monsieur d’Orbieu et moi-même l’avons cherché, et le père Joseph l’a trouvé.
— Où est-il ? dit Richelieu en se tournant vers le père.
— Dans la salle de garde, en compagnie d’un mousquetaire.
— Quel est son nom ?
— Bartolocci.
— Parle-t-il français ?
— Il parle un italien baragouiné de quelques mots de français.
— Que fait-il dans le camp ?
— Il barguigne de petites viandes avec les assiégés.
— C’est donc un petit traître, dit Richelieu. Nous avons pendu une bonne douzaine de ces coquarts depuis le début du siège. Ne pouvait-il gagner sa vie autrement ? N’a-t-il pas de métier ?
— Il en avait un, Monseigneur. Il l’a perdu. Il travaillait dans les marais salants, mais La Rochelle a abandonné ces marais-là : les pompes qui y amenaient l’eau de mer tombaient trop souvent en panne. Et du fait de ces abandons, les marais salants sont devenus marécages.
— Cela ne me dit pas le point le plus faible et le moins bien surveillé des murailles.
— Bartolocci, Monseigneur, vous le dira à vous-même, pour peu que vous lui donniez un sauf-conduit pour n’être point arrêté dans le camp ou à la sortie du camp.
— On ne barguigne pas avec moi, dit Richelieu, qui, pourtant, ne faisait rien d’autre du matin au soir, et avec une confondante habileté. Toutefois, reprit-il, amenez-le-moi, je veux le voir et l’ouïr.
Le père Joseph alla lui-même quérir Bartolocci, dont le moins que je puisse dire est que son apparence ne plaidait pas en sa faveur, ses sourcils se rejoignant au-dessus du nez en une seule barre épaisse et noire, laquelle jetait une ombre sur de petits yeux marron, durs et rusés. La bouche était large et sinueuse, les lèvres épaisses et rouges, les dents noires, le menton très saillant. Au demeurant, la physionomie la plus basse, la plus fausse et la moins ragoûtante qu’il m’ait été donné d’observer.
— Bartolocci, dit Richelieu, si j’entends bien, tu veux de moi la vie sauve et un sauf-conduit.
— Vostra Eminenza, dit Bartolocci en se génuflexant devant le cardinal, l’œil mi-clos et suspicionneux, si la « sauve conduite » que vous dites est, comme io crois, una salvacondotto, c’est bien cela que je veux, col vostro permesso, Vostra Eminenza.
— Et toi, dit Richelieu, la face imperscrutable, qu’as-tu à me donner ?
— Una informazione molto importante, dit Bartolocci, aussitôt que Vostra Eminenza me donne la salvacondotto.
— Comment saurais-je si elle est importante, si tu ne me dis pas de prime ce dont il s’agit ?
— Vostra Eminenza, dit Bartolocci, facciamo l’ipotesi che vous trouvez la informazione, pas assez importante, allora vous me donnez solamente la grazia. Facciamo l’ipotesi che vous trouvez la informazione molto importante. Vous me donnez la grazia et la salvacondotto.
Le cardinal leva le sourcil, comme s’il était surpris ou amusé, de se trouver – au rebours de ce qu’il avait dit cinq minutes plus tôt – en train de barguigner avec un caïman. Mais d’un autre côté, il voyait bien que l’homme était bien loin d’être sot et que ce qu’il avait à dire valait peut-être une grâce qui lui coûtait peu, et un sauf-conduit qui lui coûtait moins encore.
— Bargoin conclu, dit-il sobrement. Je t’écoute.
— Vostra Eminenza, il punto piú debole della fortificazione[45] est la porte Maubec.
Lecteur, peux-je ici préciser derechef qu’aucune tranchée royale ne s’approchait à plus de cent cinquante toises des murailles de la ville, pour la raison que la portée maximale des mousquets ennemis étant de cent cinquante toises, les royaux de la première ligne échappaient ainsi à leur feu. Cette disposition était la règle dans les armées du roi depuis l’infortuné siège de Montauban, où la première tranchée ayant été creusée trop proche de l’ennemi, une balle huguenote, tirée du haut des remparts, avait atteint le duc du Maine à la tête, le tuant sur le coup.
Entre les Rochelais et nous s’étendait donc une vaste zone qui n’était ni à eux ni à nous et qui avait aussi pour avantage de décourager leurs sorties, vu la distance qu’ils avaient à parcourir en terrain découvert avant de nous tomber sus.
C’est dans ce terrain neutre, mais fort exposé aux mousquetades ennemies, que Toiras, le mercredi des Cendres, eut l’idée saugrenue de découpler ses chiens et de courre un lièvre. Cette bravura (prouesse) fut fort blâmée par le cardinal et il fit grise mine à Toiras pendant deux semaines.
Mais revenons à notre caïman et à sa révélation sur la porte Maubec, laquelle était, selon lui, le point faible de la fortification. C’était là, expliquait-il dans son italien baragouiné de français, que s’étendaient les marais salants où il avait autrefois travaillé, lesquels, une fois abandonnés, étaient devenus marécages, sans que disparussent pour autant les sentiers qui quadrillaient les petits étangs d’eau salée, lesquels n’avaient chacun pas plus de cinq toises de côté et une faible profondeur pour rendre l’évaporation plus rapide. Ces sentiers, nous expliqua Bartolocci, étaient les seuls endroits où l’on pût encore marcher sans s’enfoncer dans la boue et formaient un véritable dédale qu’il fallait bien connaître pour parvenir jusqu’aux murailles de la ville sans se perdre et tourner en rond : raison pour laquelle les Rochelais, jugeant impossible que les royaux parvinssent jamais jusqu’à la porte Maubec à travers ce labyrinthe, en surveillaient si peu les approches qu’il était devenu possible aux anciens saulniers de s’approcher à la nuitée de la muraille jouxtant la porte Maubec et d’y faire, par la façon que j’ai dite, leurs petits bargoins avec ceux des assiégés qui, de leur côté, étaient assez hardis pour braver, eux aussi, la hart, aimant mieux, comme avait si bien dit le cuisinier de Madame de Rohan, « mourir pendu que mourir de faim ».
— Bartolocci, dit Richelieu d’un ton vif et pressé, si j’entends bien, on ne peut parvenir jusqu’à la porte Maubec sans être guidé par un saulnier.
— Certamente, Vostra Eminenza.
— La question qui se pose alors est celle-ci : es-tu volontaire pour servir de guide en cette expédition ?
— Ma certo ! dit Bartolocci avec chaleur, ma si, Vostra Eminenza ! Ma si, per l’amor de Dio[46] !
— Tu auras donc ta grâce et ton sauf-conduit, dit le cardinal. Mais en attendant la date que je choisirai pour l’assaut, tu feras, par nuit noire, une reconnaissance jusqu’à la porte Maubec avec un de mes officiers.
À ce commandement, fort bizarrement, Bartolocci baissa les yeux et s’accoisa. Ce silence me laissa béant. Tant d’enthousiasme pour être notre guide pendant l’assaut et tant de réticence pour faire une simple reconnaissance, laquelle comportait pourtant beaucoup moins de périls…
— Eh bien, Bartolocci ? dit Richelieu en l’envisageant œil à œil avec sévérité, et lui parlant avec une rudesse qui laissait entendre en toute clarté que si notre homme se dérobait, le pacte était rompu.
— Vostra Eminenza, dit Bartolocci, si je fais la ricognizione del terreno[47], vous me donnez la grazia e la salvacondotto ?
— Assurément, dit Richelieu.
Bartolocci releva alors la tête et envisagea le cardinal avec un regard qu’il s’efforçait de rendre franc et sincère.
— Allora, dit-il, sono d’accordo por la recognizione, Vostra Eminenza[48].
— Charpentier, dit le cardinal qui voulait couper court à ce déplaisant entretien, raccompagne chez lui il signor Bartolocci.
Il poussa un petit soupir quand l’huis fut reclos sur le saulnier et dit :
— Hélas, la guerre, comme la politique, vous contraint parfois à employer des outils qui, à y mettre la main, ne sont pas trop ragoûtants. Ce saulnier m’inspire à peu près autant de fiance qu’un serpent venimeux. Il se peut toutefois qu’il dise vrai et qu’il nous faille explorer cette voie. Cependant, je ne voudrais pas employer à cette tâche un officier des armées du roi. Ils sont braves, assurément mais, comme tous les guerriers, ils aiment se rincer la bouche de leurs propres exploits. Or, vous entendez bien que le secret, dans cette affaire, est importantissime. Messieurs, voyez-vous quelqu’un que vous connaissiez et à qui on pourrait confier cette reconnaissance du terrain ?
— Mais à nous, par exemple ! dit promptement le père Joseph qui connaissait si bien le cardinal qu’il devinait ses pensées avant même qu’il les exprimât.
— Et pourquoi pas ? dit Monsieur de Guron.
— Et pourquoi non ? dis-je en écho.
— Messieurs, je vous remercie, dit Richelieu. Lequel de vous serait volontaire pour cette tâche ?
Trois mains se levèrent aussitôt. Richelieu nous envisagea l’un après l’autre œil à œil. Son inspection terminée, il ferma les yeux, puis après un petit moment qu’il se donna pour réfléchir, il les rouvrit et dit :
— Je choisis Monsieur d’Orbieu : il est le plus jeune des trois.
Ce qui voulait dire – sans le dire – que le père Joseph était trop fragile et Monsieur de Guron, pas assez agile, vu son poids et sa bedondaine. C’est ainsi que, pour la première fois depuis que je servais le roi, je passai des missions diplomatiques, qui étaient mon lot ordinaire, à une mission militaire.